Chapelizod, au sud de Dublin

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Barque en or du musée de Dublin.

Ça regarde la mer et on dit que l'étymologie de Chapelizod, c’est «chapelle d’Isolde». Joyce en vient, est né par là, et le dit mieux que dans aucun autre livre dans Finnegans Wake.; le livre conçu pour faire monde, le livre qui fragmente tout texte en mille pièces picorées par une poule, vertige de la philologie, abîme de la textualité humaine, des encyclopédies, du miroir tendu par les réflexions de tous les humains passés, présents et concevables devant la cathédrale immense du Réel, devant les abîmes de galaxies…

La science de la Renaissance, dit Starobinski, se voulait lecture et transcription commentée d’un grand texte dont la nature déploie les correspondances à travers l’univers.: le savoir adéquat avait déjà pour lieu d'élection et d’achèvement le livre encyclopédique, livre dont le projet est de «reconstituer par l’enchaînement des mots et par leur disposition l’ordre même du monde» *.

Même si de musculeux athlètes, passionnés par Olympie et par les stades, s’emploient à le croire, il est d’autres exploits que les limites des schémas moteurs et de la gonflette acharnée, qui pourraient faire se réaliser les plus humbles compétiteurs sportifs mais aussi, comme eux, les héros qu’on célèbrerait, enfin, dans des stades convulsionnaires et rugisseurs d’ovations, mais fous de philosophie, et qui hurleraient de joie lors de chaque nouveau roman de la pensée, comme elle s'égare et se gargouille et se métamorphose… L’aventure, non, n’est pas seulement dans les salles de sport et d’autres cris peuvent emplir autres choses que des gradins.

Aux nouveaux quartiers des docks de Dublin, maintenant que Joyce en est devenu le héros touristique, les programmes immobiliers font se jouxter les salles de musculation qui auraient comblé certainement sa jeune verve, salles accueillantes aux corps fringants — et les nouveaux immeubles, serrés, remplis d’appartements intelligents dont les volumes parlent, ne serait-ce que par leurs jolis balcons-à-petits-déjeuners-de-vacances — offrent, ces quartiers rangés le long des docks du port de Dublin, offrent l’idée d’une liberté dans le quotidien. Et presque l’idée d’une résidence hôtelière à vie. Où le voisin sera pour toujours un inconnu de passage.

Plus loin, à l’Occident de l’Irlande, dans ma mémoire, bée la bouche sensuelle d’Ysolde. Et c’est un lac entouré de vallées silencieuses.

Joyce, infiniment amoureux de Nora Barnacle, ne la quitta jamais. Il vécut avec elle, y compris enceinte — puis mère — d’hôtel en hôtel. Griffonnant son texte sur l’infini dans les restaurants. Se souvenant des mille et un déménagements de son enfance, quand son père impécunieux fuyait les propriétaires impayés, depuis Chapelizod la bourgeoise, jusqu’aux faubourgs crasseux de l’angoisse des frères et sœurs, l’ivrogne paternel vendant l’une après l’autres les baraques de son père à Cork, ah comme j’aimerais avoir une maison à Cork où est mon âme…

(Le réel se dicte-t-il en moi.?

Oui, je suis servile moine du surgissement des mondes dans leur reflet qui participe de ma rétine, dans mes neurones qui sont fragment du Tout, dans l’oxydation dont ma vie témoigne par la chaleur de mes viscères, reflet de celle du soleil et de même origine.)

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Chaque Irlandaise dit sans le savoir, sa surprise douloureuse d’avoir pu être un jour vaincue par le cynisme de Cromwell. Chaque irlandaise porte sa dette familiale. Inscrite par le cynisme de Cromwell, et en un temps tellement ancien, sur des périodes tellement longues. Tellement longues que les taches de rousseur de la petite fille, l'été dernier, me parlent des incendies allumés par Cromwell et des famines entretenues naguère encore, par les anglais… (il y avait une petite fille très désirable, c'était gênant pour Bloom, assise près de la Liffey, le seize juin 1914) Il y en a une de petite fille, l'été dernier, celui de 2015, je la voyais, qui jouait encore (malgré les voitures et leur tapage certes moins assourdissant que le roulage des fiacres, cette basse continue décrite par Joyce au seize juin 1914) — je ne veux pas dire simplement qu’elle jouait encore, mais qu’elle est encore dans ma mémoire et dans la conscience que Joyce m’a un peu laissé, ainsi qu'à tous ses lecteurs, elle est encore, cependant qu’elle joue, sous le cri des goélands… Et que ce cri tatoue de joie celui qui comme moi doit vivre à mille kilomètres de l’Océan le plus clair de ses jours. Eh bien ses mille tâches de rousseur (freckles) me paraissent soudain, là, dans le tram de Dublin, le décompte d’années de tortures aussi respectables que les vieilles tortures de la Bible et les errances infinies des Hébreux aujourd’hui menacés d’enfer, à Jérusalem même (mais c’est Joyce qui a écrit le livre sacré de Dublin — par terre des dalles dorées posées par quelqu'élu vénal d’un office du tourisme racontent, comme une sortie d'Égypte, chaque étape de Bloom dans la ville, ce jour fameux où dès le réveil il eut une envie de rognon, quelques pensées pour son chat, pendant que les ressorts de son lit grinçaient sous la chaleur moelleuse de Molly).: Chapelizod.? Ysolde de Wagner crie un lamento, si beau, si beau, qui transperce toutes les âmes (assez naïves pour s'être aventurées à l’opéra sans savoir le génie maléfique de Wagner à nous faire innocents pendant qu’il tringle, ce salopard, qu’il tringle et en coulisses Cosima, la haineuse épouse du meilleur des chefs d’orchestre) — Je n’ai jamais pu me remettre de la mort d’Ysolde et c’est comme si le musicien, vielleur roué, magicien, forban, me renvoyait aux dates éperdues qui envoyèrent Ysolde chez les nouveaux maîtres de l’Irlande, en Cornouailles, pour y épouser celui qui avait asservi son père, comme une préfiguration mythologique de l’interminable asservissement des irlandais, de leurs freckles, de mes journées passées loin de l’Océan.

Ah mais le cynisme, non philosophal, en amour, de Wagner, s’est servi — maintenant je le comprends — de l’immense source d’innocence majestueuse que l’Irlande tire d’une contemplation, par les Gaëls et leurs prédécesseurs, des cycles célestes, des météores, et des ces plages où paissent des vaches divines en dessous de cimetières princiers…

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L’Irlande c’est comme une Égypte du nord — l’Irlande observe les cycles célestes avec ses vaches paisibles, comme depuis les confins d’un désert de vagues — ses premières tombes antiques furent ornées de labyrinthes circulaires, gravés en creux, ils disaient les solstices, elles sont aussi vieilles que les temples de l’Egypte, ces tombes, et les centaines de kilos en or des bijoux retrouvés par les paysans, intacts, passé les millénaires, piochés soudain dans les tourbières, guillochés de cercles, les bijoux disent eux aussi la rondeur du soleil, des cycles astraux dans les ciels, ils disent le regard des hommes rassurés par l’infini des courses astrales, des orbes qu’on retrouvera, dans le même pays, dessinées des milliers d’années plus tard par d’autres habitants, aux évangéliaires des premiers chrétiens…

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Ah cette guerre entre le cynisme des soldats anglais aveugles (car il y eut toujours des bourreaux maudits) et l’innocence contemplative des paysans opprimés d’Irlande.! On la retrouvera pendant huit cents ans, dans la guerre infinie des Finnean et de la couronne anglaise — noyée pour toujours dans la honte de son invraisemblable cynisme impérial — non philosophique. Ysolde, la reine des taches de rousseur irlandaise, n’a même pas pu profiter des cris de révolte qui peu après 1789 firent de Saint-Just (ou de Camille Desmoulins? Ou de Danton ?) le vrai acéphale, guillotiné, malgré les vains espoirs des Irlandais en notre révolution si rapidement absorbée par l’Empire et ses colonies — la liberté des Gaëls est restée un rêve bafoué presque huit cents années. Huit cents années, et pourtant, ressurgir. Je l’ai entendu chanter au coin d’un feu de tourbe ce soir.

La monarchie anglaise, corrompue, comme disait Saint-Just de toutes les tyrannies, corrompue par le haut, ne pouvait que développer le cynisme, non philosophant, en valeur suprême.

après Monsieur HowlinsLes orbes célestes ont évidemment partie prenante dans les deux paris continentaux de Joyce l’exilé (les deux livres mondes qu’il oppose, l’un à son exil — Ulysses recrée Dublin — l’autre à la schizophrénie — Finnegans Wake permet Lacan), quand depuis Trieste, depuis Zurich, depuis Paris, il tresse l’odyssée amoureuse d'Ulysses l’Hébreu au travers de l’inoubliée journée où Joyce tomba, à Nassau Street, amoureux de Nora Barnacle, dans la rue même où je viens de changer ma vieille veste en tweed loqueteuse.

Un seul jour compte, celui de l'Émerveil. Dans le tramway Luas, il y avait les yeux d’une petite fille de cinq mois, elle s’appelait Esmée, elle nous regardait sans ciller, avec la joie intérieure que je devine à Joyce. James Joyce le myope, dont chaque nuit serait sexuellement éclairée par le corps de Nora, en dormant tête bêche — son enthousiasme de l’objet manquant. L’absolu, ce qui manque absolument au peuple Gaël le ciel le ciel le ciel, masqué de pluie, ouvert comme un orgasme d'éclaircies, le ciel le ciel le ciel, (dans les lettres de Nora amoureuse son aveu de toutes les cochonneries par un ouiouiouiouiouioui) absolu des ronds gravés aux pierres tombales, aux bijoux étincelants d’or gravés il y a tant de millénaires pour les femmes des gens des menhirs, bijoux gravés d’orbites stellaires par ceux dont on sait (grâce à la découverte du disque de Nebra) qu’ils se voulaient, morts, naviguant vers les étoiles exactement comme des pharaons.

Parce que la préoccupation des habitants de l'Irlande aujourd'hui

Un seul jour compte, et l'émerveil. Traverser Dublin en se demandant ce qui rendrait au regard sur l’instant présent autant d’acuité que possible sur le monde qui se déploie, pas le monde sinistre de ceux qui le haïssent et sont pantins de leur sadisme effréné, mais le monde plein de dextérité des aimants, ces regards croisés tout à l’heure aux foules des rues du quartier encore simple de Liberties, pas loin d’où Haendel, dirigea un jour son opéra à la gloire de la providence.: et ensuite, quand la rivière Liffey coule à ma gauche et à ma droite le flot aveugle des voitures, dans les voitures tous ces portraits d’Irlandais occupés à ne pas savourer les reflets de la Liffey, milliers de portraits irlandais encadrés par le verre du carreau des voitures, des bus.

Providence paysagère, stellaire, le regard suffoqué par la splendeur — laquelle.? D’abord comme Joyce, le cul des filles dans la rue, la promesse même fausse même illusoire, le souvenir d’une fête me font dédaigner la fragilité du futur. Ensuite le manque de l’Insu, je veux entendre se déchirer le ciel comme la robe d’une Marilyn céleste sur ce qui se cache dans le voile de l’ignorance, dans le puzzle secret que Joyce reconstitue d’une ville universelle et d’une psychose universelle, dans la destruction du puzzle des mots convenus par la quête d’un sens à donner au Su, soudain absurde.

Finnegans Wake c’est le réveil de la pensée qui me revient en marchant le long de Trinity Collège où j’imagine les conversations en cours dans l’esprit fiévreux de ceux qui savent l’immensité du manque à jouir qui, de génération en génération, forge la dette familiale des enfants.

Et je reviens le long de la rivière, riverrun, riverrun, riverrun

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* Jean Starobinski citant, dans Diderot, un diable de ramage, p. 52, NRF, Gallimard: Michel Foucault, Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines, Tel, Gallimard, 1993, p. 53.

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