Crucifixus

Tout était détruit dans le monde.: il n’y avait plus de liberté et les nobles bâtiments du passé, comme par le passé, n’appartenaient plus qu'à des despotes.

Aussi, depuis 1989, travaillè-je dans une misérable tour des seventies.

Comme chaque année, une dizaine d'étudiants chinois y viennent loger.; ils me parlent de leurs villes, qui sont aussi dévastées que ma tour, mais souvent ils ont en mémoire des poèmes tellement anciens que les plus vieux châteaux de France, à côté de ces poèmes, ont l’air aussi récents que ma tour…

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Crucifixus d’Antonio Lotti

Réalisation de Nicolas Froehner (Djm films)

Espace Saint-Guillaume de Strasbourg

12 novembre 2015, 20h00

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Quand j'étais adolescent, je me racontais souvent qu’un jour j’irais au travail à cheval, et que j’aurais des feux de bois dans chaque pièce.

Il n’y a plus qu’un cavalier pour traverser la ville.: il monte à cru, il semble vivre un peu comme un gitan. Un, sur cinq cent mille — et dans ma tour, pas une cheminée, pas un âtre, pas un feu qui pétille en parlant des promenades sous bois et des forêts qui palpitent et des animaux totémiques qui dissolvent tout narcissisme et tout anthropocentrisme dans l’invraisemblable complexité de l'être.

Bon, ce qui a été très bien pendant ces vingt six années passées là, c'était en effet les chinoises. Et les filles de partout.: d’Afrique, du sud de l’Alsace, de Nantes, de Budapest, de Sofia, de Lviv, de Moscou et de Tokyo et de Vancouver.: un ami m’a dit qu’il y en avait chaque année trente cinq mille à venir s’abattre aux amphithéâtres d’une université de moins en moins nécessaire. On raconte qu’il n’y a plus aujourd’hui que trois librairies à Alger.: c’est que le savoir est devenu inutile probablement — et la librairie qui était dans ma tour, elle a fermé ses portes il y a une dizaine d’années, c’est une auto-école qui l’a remplacée.

Mais les étudiants chinois, qui viennent de villes où ma tour aurait l’air d’une microscopique antiquité, d’un résidu, récitent, même quand ils sont étudiants en commerce et c’est ce qu’ils sont en général, récitent des poètes comme Su Tung Po, vous savez, qui est né fin janvier en 1037 :

" La balustrade vermillonne et les colonnes colorées sont doublées par leur reflet dans le lac resplendissant,

" Robe en lin pâle, sarrau de mousseline noire, et les sandales traînantes,

" Mais la multitude des poissons et des tortues reconnaît,

" Quand tu traverses le pont, le bruit de ta canne. «

Parce que ça ne se voit pas mais à un jet de pierre de la tour commencent les jardins romantiques de l’université du Reich et si les étudiants asiatiques y vont, ils sont enchantés.; il y a l'étang, la balustrade n’est pas vermillonne mais il y a un arbre à kaki, des roseaux, une cloche y égrène le temps depuis que je suis arrivé là, en 1962 !

Et moi, vingt six ans à rejoindre la tour de mon travail, quittant chaque matin la sphère romantique des vieux jardins. pour la tour désespérante des années du gasoil et des autoroutes, prisonnier de mon incapacité à devenir un simple rêveur qu’on paierait pour ses rêveries, je soigne les lombes, les poumons, les gorges et ces bouches qui me tirent la langue à chaque angine, réjoui de voir tous ces visages qui me sourient, triste à en mourir quand le malheur s’abat sur ce bateau désastré de l’humanité qui est sans grand rempart contre la tragédie…

À droite de l’entrée, il y a un horrible mur de boîtes aux lettres métalliques. Elles sont venues remplacer celles qui avaient plus de style mais qui, un beau matin n'étaient plus réglementaires et il n’y avait plus assez d’argent pour en faire de nouvelles en bois dans le style des seventies.

Pour tenir le coup je dispose d’une radio spectrale qui s’appelle Accent quatre et qui dans ma vieille voiture diffuse des enregistrements d'émissions tellement anciens qu’ils remontent à mes études et que j’y reconnais fréquemment la voix d'étudiants de mon temps d'études — on y entend en boucle, à ma satisfaction absolue, les musiciens de l’hyperromantisme allemand.

Les étudiants chinois se rendent-ils compte qu’ils ont là un spectre.?

Des concerts mythologiques, qui nous enflammaient déjà dans les années soixante-dix, y font échos aux noms des gloires immenses, Arthur Scnhabel, Eugen Jochum, Christa Ludwig, Dietrich Fischer Dieskau.

Ma vieille Saab noire, je l’ai trouvée dans une ferraille, quand le meilleur homme de Strasbourg, mon Bouddha, que dis-je, mon Osiris, nous permettait encore d'échapper aux sidérantes factures des garagistes.: Cary m’avait accompagné pour tester cet avion qui roule, ce fuseau noir, cette première voiture qui m’ait jamais fait jouir, et dans laquelle l'écoute d'Accent quatre est devenue ma seule vraie activité.

Les nuages sont schubertiens, les rues schumaniennes, les réverbères que laisse défiler ma Saab accent-quatrième sont mahlériens, et les émotions sont de Berg, de Bach pendant que le seul Requiem de Mozart avoue les noirceurs du soir.

Une vieille cassette s’est coincée, c’est le premier enregistrement des Beatles.

Quand le nom de Fischer-dieskau s’est affiché sur une des boîtes aux lettres, j’ai vite repéré Albert, un des petits-enfants de l’immense baryton schubertien de Berlin.

À quelques mots que nous avons échangé, j’ai su qu’il écrivait, qu’il écrirait.

Il était entre Paris — ses années de Lycée — et Berlin — il y est parti l’an dernier, après un an ici.

Grâce à lui, je reçus parfois en fin de consultation, des messages libellés ainsi.: «Docteur, comment est-il possible que Schubert ait écrit sa dernière sonate? «

Et j'étais d’accord. Comment cela est-il possible.

À la même époque, mon ami Eric rencontrait cette Coréenne qui écoute Schubert en marchant le long de l'étang du jardin botanique.

Je remarquais en quittant la tour qu’une des fenêtres, celle d’Albert, était éclairée aux bougies. Et je rejoignais mon appartement, qui est éclairé par des dizaines de bougies.

Guet attentif au passage du temps.

L’an dernier, Albert m’a signalé qu’il avait trouvé un livre en suivant un renard dans les rues de Berlin.:

" Ich habe viel an Sie gedacht, habe die wahlverwandschaften begonnen «, trouvé dans une librairie découverte en poursuivant la nuit un renard à Prenzlauer Berg (il y a des phrases qu’on pense à tort ne jamais avoir l’occasion de formuler). La nuit je marche et le jour je pense. À part «lire un peu de poésie et des rêves étranges, et la découverte et l’amour des lesbiennes de 1900 «, je ne fais rien. Des vers me viennent (surtout en italien et en russe, pourquoi.?) mais je ne les écris pas. Comment allez-vous.? «

Il y a aussi eu ce message-ci.:

" Très cher Anatole,

" Wie geht es Ihnen?

" Savez-vous que ma tour solitaire et pluvieuse à Strasbourg me manque infiniment.? Ici, aucune paix, tout est désordonné, et sans être laid, Berlin, cette ville formidable, a un défaut «monstrueux.: personne n’y connait Baudelaire (et ceux qui y connaissent le nom sont les pires). Alors, je lis Trackl et vous l'écris, et vous écris surtout pour prendre de vos nouvelles. J’espère que vous allez bien.!

" Très affectueusement,

" Et trop allemand. «

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Et puis un jour, Albert a adressé un lien avec une pièce musicale assez brève, un Crucifixus d’Antonio Lotti, qui évoque si puissamment la souffrance et la mort des hommes innocents et torturés que j’en pleurais, puis, me trouvant lamentable et craignant de pleurer trop facilement (la mort de Pina Bausch, que je ne connais pas, m’a fait pleurer, je ne peux plus me moquer des larmes des Coréennes du nord au décès de leur grand propriétaire qui en outre étaient ravissantes — mais le partage de cette pièce de musique n’a pas été sans effet).

Albert signalait que cette pièce, il l’avait souvent écoutée en boucle, sur ses écouteurs. Je comprenais pourquoi certains de ses voisins étaient venus tambouriner a sa porte. Il l'écoutait en marchant dans sa chambre, en lisant. En rêvant que toute notre tour qui, pensait-il, ne barbotait pas dans la poésie, l’entendisse.

Moi, qui sais combien la seule question qui anime notre tour et les sinistres barres environnantes, est la question mystique, évidemment je n’ai pas été surpris qu’il partage, «à la façon d’un Pierrot désarticulé «la grande question de la torture de l’Osiris juif, de l’Adonis si tragique de Jérusalem, revisité par les musiciens baroques de la Rome renaissante.

Mais lorsque huit chanteurs, comme des Mages, sont venus me dire qu’ils avaient appris le Crucifixus, et qu’ils tenaient à ce qu’Albert reçoive l’image de leur chant, j’ai compris d’une part qu’ils ne le chanteraient pas dans ma vieille Saab, d’autre part bien évidemment que les étudiantes chinoises auraient peut-être du mal à en apprécier la sémantique affective.

Je me suis rendu vers la plus vieille nef de Strasbourg, celle où l’on enterrait, il me semble hier, Nadine Albin l’altiste, cependant que tout l’orchestre philharmonique réuni pour la pleurer (grâce à un stratagème de mes propres aïeux, le déplacement des orgues sur rails permet à tout un orchestre philharmonique, depuis que le passage à Strasbourg de Gustav Mahler lui-même en avait fait sentir la nécessité, d’y tenir sur le jubé) jouait le mouvement lent de la symphonie qui illustre La Mort à Venise (peut être un jour les étudiantes japonaises iront-elles voir ce film de Visconti et décrypteront alors la sémantique sentimentale de ces accords de Gustav Mahler) — j’ai imaginé comment les huit Mages chanteraient là, un soir, entre les sculptures gothiques du plus vieil endroit de Strasbourg d’où ait été proclamé le grand cri protestant contre les fétichismes religieux.

Et que le spectre du bonheur y sourirait du sourire délicieux de toutes les amoureuses du «quand on est capable d'être comme un lac ou un miroir qui contiennent les dix mille images en une, alors calligraphie et poésies sont vraiment extraordinaires. «(Lettre de Su Tung Po à Si Kong.)

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