Éternité de l’instant…

Tu serais soudain crucifié. D’existence…

Entre l’horizontalité du temps et la verticalité de la place qui te reste.

Au sens d’un reste qui serait victorieux, évidemment tout ça serait de l’habituel. Nul paroxysme dans l’instant de mort.

Siffleraient à tes oreilles des balles dont tu aurais peur comme d’un baiser, comme d’une abeille, et personne n’est là pour t’applaudir.

Les foules qui t’entourent, évidemment, rient.

Retable d'Issenheim, Colmar.

Retable d’Issenheim, Colmar.

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Les historiens te disent que la croix n’est pas cruciforme, que tu n’aurais été, si tu avais voulu rester dans l’Imitation de Jésus Christ, que suspendu puis cloué à un poteau. Mais que, pour garder, dans cette Jérusalem qui n'était que «la grande banlieue d’Alexandrie, égyptienne» (dixit Prof. Christian Amphoux), le souvenir du «ankh» égyptien, il fallait un peu changer cette allure bêtement phallique du pilier. Transformer le poteau d’infamie en totem de vie en soulignant, d’un entrecroisement, quelle rencontre se cache sous l’agitation des cellules, des muscles, des idées, des amours, des villes humaines et des espèces les plus méconnues, tiens par exemple les grenouilles qui font du barouf à chaque printemps sous tes fenêtres en disant voilà voilà…

Alors tu te demanderais si tu ne devrais pas te mêler au rire de la foule, te hisser jusqu'à une anti douleur.

Cloué, par une peine, rivé à l'éternité de l’instant par des amours si folles que Monteverdi dans ses madrigaux les plus immenses arrive seul à en donner l’idée.

Pleurer d’amour, autant dire à mort, prisonnier d’un instant que tu ne quitterais plus jamais. D’un manque qui te trouerait la gorge d’une sécheresse définitive.

Rire, quoi, rire à gorge déployée, comme Danton devant la foule, interpeller le bourreau en lui demandant de bien montrer ta tête guillotinée à la foule «elle le vaut bien«…

Mais en rêvant secrètement, comme Tristan, «violer d´amores», séduire Ysolde d’un regard plongé dans ses yeux de vengeresse, quand elle brandirait son poignard pour mettre fin à tes jours. C’est la grande scène: Ysolde est en Irlande. Tristan est naufragé, recueilli, presqu’agonisant, couché. Elle reconnaît sa dague comme celle d’un assassin, et, pour elle, le pire des assassins (un peu le visage que l’Irlande donne historiquement à l’assassin Cromwell, celui dont le portrait orne la villa luxueuse, à Central Park de feu le milliardaire Frick, les riches vaniteux n’hésitent pas à s’identifier aux héros de leur propre panthéon intérieur, fut-il l’image de leurs propres cynismes…

État d’une page sur Google (binocles) a l’aube du 25 avril 2019.__________________________________________________________

Il manque à la dague de Tristan la pièce qu’elle avait retrouvé, dans un jadis pas si lointain puisque jeune et infiniment belle elle l’est encore puissamment — elle l’avait retrouvée dans la blessure mortelle de celui qu’elle aimait. Elle va donc pouvoir venger son aimé son bien-aimé, son tragiquement tué. Elle s’approche du lit, brandit son arme. Mais Tristan n’a pas peur et n’esquisse pas un geste, il la regarde, elle, il se noie dans ses yeux à elle. Ils reconnaissent tous deux soudain ce que cette pénétration (d'une lame tranchante dans une peau qu’elle invagine en éteignant toute conscience du sujet) doit cesser de ne pas être. Tue ! Tu ! Impuissance: elle n’abat pas son glaive.

Scribe et harpiste en une éternité d’instant. Brooklyn’s Museum.

Période Ptolémaïque, 305−30 avant notre ère, provenance inconnue.

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La promesse du «ankh» c’est la vie, mais l'égyptienne, la mûrement méditée par des milliers d’années de sagesse et de rigueur africaine, cette exigence esthétique incroyable et matrice de toutes nos images, presque, en tous cas des soleils-oiseaux qui rebondissent aux enfers d’après la nuit devant des foules de témoins glacés, indifférents, à têtes de chacal, de lion, de scarabées, de taureau, de singe, de faucon…

Et tu te reposes alors sur les propos de Spinoza quant à l'éternité. Celui qui a pris la mesure de toute chose, longtemps après que sa tribu avait transporté ses souvenirs égyptiens aux confins des canaux hollandais.

Il y aurait une grande habitude humaine, qui serait la fréquentation de l'éternité. Spinoza le démontrerait. Tu sentirais se déployer autour de toi l'édifice gigantesque de l’interrogation humaine.

Te voilà soudain souriant. Ton agonie s’enflamme de chants que tu n’aurais pas dû oublier en passant sous les tristes portiques des hôpitaux ou des accidents.

Tu retrouves un jour, dans un musée, sur un morceau de basalte égyptien, de quelle éternité avaient conscience les scribes de l’Egypte. Quel jazz fomentaient au fond déjà, les noirs maîtres de l’Egypte ancienne et Osiriaque, pour l’Amérique future — quand elle plongerait, dans l’ignominie cotonnière de l’exploitation esclavagiste, ceux qui portent en eux la sagesse des méditations africaine, les noirs héritiers des pharaons. Quelle sagesse africaine surplombe en effet de ses millénaires toutes les ignobles disputes qui se succèdent, depuis l'érosion de ses temples et l’oubli de ses fastueux symboles, entre les potentats des sociétés religieuses fracturées par de récurrents appétits territoriaux.

Tu retrouves au musée l’hiéroglyphe qui confesse l’humilité du concept égyptien de l'éternité - «éternité de l’instant». Deux triples nœud sur verticaux encadrant un cercle.

Quel instant sinon celui du bonheur suprême … Et donc soudain tu comprends quel immense plaisir t’attend.

Éternité de l'instant.

Éternité de l’instant.

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Parce que: qui t’a fait connaître cette éternité? Sinon quand tu as joui d’aimer?

L’autre éternité dont parlent les égyptiens, «l'éternité des cycles», qu’y projeter de plus que l’immensité des interrogations qui te clouent entre l’horizontalité des Déserts contemplatifs et le fût des arbres chuchoteurs de houles venteuses?

Rendez-moi la vue.

Recouvre la vue