Falkenstein et Rote Falk

Cary Planchenault.

Cary Planchenault.

12/1/1997.

nommer père le concept inconnu, si c’est pour en faire cet être que ses enfants vident de sa substance et de son temps, ramollissent…

Sur la terrasse vertigineusement élevée et périlleuse, en pleines forêts du Nord, du Falkenstein, autre chose que cette illusoire légitimité filiale est en jeu, au delà de la longue galerie formidable des portraits seigneuriaux, qu’il faut hélas imaginer, des plus belles de celles qui ont été dévêtues amoureusement ici, commençant par les premières, quand il n’y avait que le Rocher et les héros de la préhistoire, et terminant par les beaucoup plus récentes et indécentes — et visuellement suggestives à l’envers de cette rétine qu’est mon propre souvenir — de ce souci passionnel que j’avais eu de les convoquer là, les femmes, et de les démultiplier comme des sources plus que comme des proies, comme des points à lier en une courbe de ma soif, des étendues de peaux où se baigner.

12/1/97.Ensuite au secret d’une recomposition narcissique de leurs gestes -quelle galerie palatine serait équivalente au règne solitaire de l'égoïste qui se souvient de toutes ses amantes adorées, alors qu’il n’est plus marié qu'à une soirée solitaire quand palpite l’odeur des herbes et les herbes lui rappellent les terrasses du Falkenstein, où règne le parfum des grands arbres, et les grands arbres cernaient l'élévation vertigineuse du Falkenstein, soirée où seule la confiance domine, qu’il a en sa force musculaire parce qu’elles s’y étaient abandonnées ?- …

Quelle architecture de nabab pourrait donc rivaliser avec cette -peut-être bonne — fortune des corps désirables s’offrant: les papillons ne sont pas faits pour être piqués sur bouchons de liège des collections entomologiques.

Mais la galerie zoologique presque aussi métaphysique que celle des papillons au musée zoologique du boulevard de la Victoire ou… sur la terrasse du Falkenstein je serais d’ores et déjà incapable de les nommer toutes, un oubli propice à la poésie à fait plonger l’une ou l’autre des déesses que j’adorais, les fait plonger au delà de mes facultés de remémoration, fabriquant d’ailleurs ainsi une profondeur, une raison, donc une sagesse…

Hyéronimites, Lisbòa, le Souffrant...

Hyéronimites, Lisbòa, le Souffrant…

½/1997 Toujours à travers l’insulte je me sens délicieusement atteint, plus que par les propos analytiques ou par les exhortations amicales.

«Si j’avais ta gueule, je mettrais un slip dessus.» — entendu vers l'âge de quinze ans, m’avait tellement touché que, je crois, le proférateur, dans la cour du lycée du Gymnase, a eu longtemps mal aux testicules. Un peu plus récemment Alain Willaume, un photographe d’une personalité que j’apprécie énormément, disait de moi au téléphone d’amis qui avaient très généreusement branché le haut-parleur: «A.C.? Je lui pisse à la raie.»

Ce sentiment… Si triste et si puissant…

3/2/1997. Et à l’opposé des cris d’injures qui me font si précisément sentir ce que je peux arriver à penser de moi, moi d’excréments, moi qui mange une soupe que je serais prêt à arracher à des affamés s’il le fallait pour survivre, moi, dont le sourire cache des dents, comment oserais-je m’imaginer un droit à la Poésie?

Hyeronimus Bosch, Lisbòa.

Hyeronimus Bosch, Lisbòa.

«On ne doutera pas non plus qu’Adonis se confond avec le soleil… Lorsque le soleil se trouve dans les signes inférieurs et que pour cette raison les jours sont plus courts, on croit que la déesse (Vénus) est en deuil, comme si le soleil avait été perdu, enlevé par une mort temporaire (…); inversement, selon les croyances, Adonis est rendu à Vénus quand le soleil, étant parvenu au haut de six signes du groupe inférieur (…)

«Selon les traditions, Adonis a été tué par un sanglier, animal en qui l’on reconnaît le symbole de l’hiver, parce que le sanglier à poils hérissés et rudes, se plaît dans les endroits humides, fangeux, couverts de frimas, et se nourrit de gland, qui est proprement le fruit hivernal.

«(…) De même les phrygiens, malgré les légendes et des pratiques religieuses différentes, montrent que la même interprétation s’applique à la Mère des dieux et Attis (…) une fois achevée la simulation du deuil, on célèbre la renaissance de la joie, le huitième jour avant les calendes d’Avril. Ce jour porte le nom D’Hilaries.»

MACROBE, Saturnalia, livre 1., chapitre XXI, écrit autour de l’an 400.

L’Alsace s’appelle encore comme ça, «Ill satz», lieu de l’Ill, la rivière Ill. ces lieux, ces sons, témoignent de la fonction de résistance dialectale.

Il n’y a pas que l’harmonie des légitimités filiales, des palpitations sensuelles sur la terrasse élevée du Falkenstein, ou l’harmonie du plaisir intellectuel des radicales critiques irrédentistes de Macrobe contre le surgissement, en sont temps' de syncrétistes orientaux — il y a l’harmonie de la langue, de «Lalangue», de ce qui fut l’ensemble des désignations familiales par une langue et ici, à Strasbourg, il suffit de s'éloigner à quelques kilomètres de la cathédrale pour entendre toutes les «lalangue» prendre leur souveraineté, tant l’alsacien que le kabyle, l’arabe ou le turc.

La fonction de résistance dialectale témoigne que Strasbourg offre encore comme une fierté inexplicable aux français de vieille France, du fait qu’il y a encore quelques alsaciens aux rênes du pouvoir. Les «étrangers», à la longue, qu’ils soient chefs de clinique, agents de police ou fonctionnaires d'"Arte", se comportent à leur insu comme le rouleau compresseur qui, ne comprenant pas que ces vestiges tiennent debout, passe et repasse, de son xénophobe réflexe, sur une tribu linguistique en qui la haine la plus désespérée se fomente. Si l’Europe ouvre vraiment les frontières à Strasbourg et si l’Allemagne continue d’avoir un système politique aussi cohérent qu'était son armée, la ligne Maginot des mirlitons franchouillards corrompus intellectuellement sera beaucoup plus sévèrement contournée cette fois-ci. Mes patients nonagénaires n’ont vécu que leur 18 premières années en Allemagne comme allemands. Jésus, lui, n’aurait passé que ses six premières années en Égypte, et déjà, que penser des conséquences (la résurrection par exemple)? S’installe en ce moment le nouveau bâtiment du Parlement européen, pôle d’action du mélange des tribus de la petite péninsule européenne: certainement le ticket d’une fierté retrouvable, un peu comme les allemands d’après-guerre ont cherché la leur dans les Etats-Unis…

Ciels.

Ciels.

samedi 9 Septembre. Ciels du matin grand bleu marché «des producteurs» — le ciel mélange le rouge des balustrades sculptées de la cathédrale et le balancement des marronniers, des platanes, et j’essaie encore une fois de commencer Kant par tous les bouts (Deleuze, Alexandre…): ça ne me donne que le sentiment de ma paresse. Au rayon fruits du supermarché des «Galeries gourmandes», et un client: «Je ne suis pas chef, Monsieur, je suis un individu.» Il a une moustache, reste vultueux un bon moment après l’altercation.

Il s’agit d'étayer la pensée. Mais contre quels effondrements? Impression d'être l’auto-stoppeur miraculé devant qui les pensées et les gens s’arrêtent. Par exemple, l'"Érosion Intérieure", de Jean-Loup Trassard, à lire sous des lustres illuminés de bougies blanches; Trassard: la lente élaboration du miracle écrit, entre les tiges de fleurs et l’envers du soleil.