Grilles

Erwin Wernher en 1989.

Erwin Wernher (Hultz) en 1989.

Où avais-je rencontré Hultz.? La nuit, j’aurais pu. Il aurait suffi de sortir aux heures que choisissent les êtres arachnéens, discrets, démarche lente ou irrégulière, pour circuler, certains tranquilles et sûrs de leur force, d’autres furtifs et inquiets, cigare aux doigts, entre les palais rendus à leur total silence et sans souhaiter aucun a­bord.; des traits, des gestes qui se gravent camées dans l’architecture cependant que d’entendre réson­ner leurs pas un mutisme vous envahit…

Il y a beaucoup de femmes jeunes et tristes dans cet­te ville mais elles n’accordent que d’accidentels re­gards à ces individus mélancoliques dont la tonalité de pavés mouillés et d’airain rappelle l’apparition des clochers au long d’une rivière. Elles les voient pourtant mais, disait Hultz, pas plus vous que moi, même érotique, ainsi suspendu c’est à dire d’un temps qui a déjà parlé, vous ne les intéressez pas.

— «À revenir, voyez vous, de souvent revenir, les murs prennent respiration et souffle, votre pas qui claquait l’autre nuit a beaucoup impressionné, à marcher dans les rues désertées ou même si vous aviez été ramoneur découvrant l’ampleur des toits, vous aurez remarqué que la ville était à vous, à ce prix, de vous, quelqu’en furent les habitants et les constructeurs elle „émane“ de vous. Quant à moi je me laisse aller à vouloir que cette propriété soit celle de mon corps et non de la pensée qui flotte de réverbère en réverbère, et ces prétentions sont niées le jour par des tourbil­lons de sable-voitures, aussi reviens-je après le soir me remémorant une des rares journées où la ville fut désertée pendant la dernière guerre».

Il s’interrompait souvent, nous pensions au saule abattu dans l'étang d’un mouvement soudain qui nous avait échappé une nuit dernière mais qui soulignait la véhémence de nos cinquante ans d'écart et nous marchions à l’intérieur du cercle magique et maternel des grilles noires du jardin botanique en allant du carré d’ellébores aux champs de digitales, tous deux nous étions surtout préoccupés de parfums, silhouettes d’arbres, d’un aspect momentané et apaisant du ciel.

Dans des années encore présentes à ma mémoire les grilles rythmiquement calligraphient le jardin des enfantines promenades, enclosent ces prés dont je ne réalisais pas en pleine ville l'étran­geté y liant des couronnes de boutons d’or et d’herbe.

Je ne remarquais pas non plus les coassements de l'étang, ce n'était qu’une interrogation têtue et vague: je retournais plusieurs fois dans mes journées d’appartement vers les fenêtres sans réellement scruter les frondaisons des tilleuls ni les systèmes nuageux de répercus­sions crépusculaires, les ors. (Au contraire m’en désin­téressant un peu.: que guetter.? Le jardin ne me stupé­fiait pas.)

Entourée de grilles la forme d’un T majuscule dont l’horizontale serait de deux moitiés inégalement épais­ses et chacune d’une centaine de mètres, voilà ce que les jardins sont, cloisonnés par des grilles plus bas­ses en trois parties dont la centrale couvre presque tout le pied du T et sa branche gauche. On entre par des portes en grille lourde fermées le soir et dont les plus belles ne s’ouvrent pas du tout car elles permet­traient d’user des jardins comme de passages, de raccourcis, le propos des grilles est d'épaissir le jardin, de l'éloigner. La nuit tombée ces grilles sont cependant franchissables et l’on s'étonne de trouver les lieux intacts, on s'étonne encore plus lorsqu’y marche quelqu’autre — la magie désuète qui devait nous retenir peu à peu rompait complètement avec les rues voisines par poudres de rouille, détours de sentiers humides, sérieux des pancartes nominatives posées devant les fleurs aux calices les plus discrets comme devant quel­ques arbres centenaires. Il y a longtemps qu’a été observée cette distance temporelle en quoi nous tient l’apparition progressive d’un étang bordé de roseaux, saules divers, rhubarbes géantes. L’hiver un panneau interdisait qu’on patinât. Disparu avec les froids sérieux il est revenu à la première année de rigueurs.

«Juste un tour de jardin» Cet élan circulaire d’un tour complet est rarissime, si l’on excepte quelques propriétaires de chiens il ne reste presque personne, il ne s’agit le plus souvent que de longer avant le travail, en allant vers la vil­le, les pensées fruitées d’une page d’arbres, d’un calme buissonnier, mais sans pouvoir en le circonscri­vant s’y réfléchir. L’habitude n’est plus de cette contemplation étrangère pendant que par ailleurs s’a­chève la minéralisation des faubourgs, ici, la vogue méditative parait désinente en ses œuvres jardinières vives dont l’origine au siècle dernier était déjà nos­talgie. La rumeur des avenues lèche d’ailleurs de près les remparts du jardin, ces immeubles du Deuxième Reich qui sont au Nord tout un quartier intact, glacier de rues sculptées en série avec leurs restaurants néo­gothiques, portes cloutées, entiers boulevards où fonctionne l’irréalité, au Sud ils ne constituent qu’une rue mais laquelle ! -c'est la plus étale de toutes, la plus immense par son silence et ses palais.

Rue Erwin Wernher, Strasbourg.

Rue Erwin Wernher, Strasbourg.

L'été ces vieux immeubles ne se départissent pas de leur bienfaisant ennui, sobres et silencieux malgré les surgissements multiples entre les crevasses du trottoir quadrillé de tiges ligneuses sommées de fleurs à dix-huit pétales bleu d’azur. Cette rue de l’Université au Sud du jardin, silencieusement rythmée d’un côté par les grilles d’où l’on voit arbres, buissons, parcelles de plantes répertoriées, se marque par une succession démesurée de réverbères à la tête un peu ovale. Grilles, aux volutes mille fois scandées, arbres de la rue qui se tendent vers un glissement du ciel, et ceux du jardin, puis, encore, les réverbères blancs. Parfois le soir est très doux, je regarde le ciel que découpe cette rue et mon vélo y grince régu­lièrement, j’en sens l’erre, le soleil est descendu derrière quelques très fins nuages, irisant et balayant à droite un chêne large, tranquille, mélodieux, rosis­sant malgré leur exposition au Nord les façades impériales sur ma gauche, sombres toutefois, obscures d’une réflexion permanente nourrie depuis un siècle par la croissance vertigineuse des arbres, par les collections anachroniques d’oiseaux foudroyants de couleurs qui habitent les centaines de rayonnages de l’ancien et germanique palais zoologique, là, à gauche, parmi les colonnes, les ogives, les oriels.

Étourneaux sur les frênes des jardins de l'Université.

Étourneaux sur les frênes des jardins de l’Université.

Habiter ces immeubles d’archives ne m’a pas rassuré, la peur est tapie sans spectacle au sombre derrière la porte massive, son sang immobile, sa peau blafardie, bistre à travers corps, calme et sérieuse, la brièveté n’importe pas dans les agonies. Une porte claque, les escaliers sont en bois, en stucs, marbres, faux-marbres, ils ne déboulent jamais que sur les rares bruits silencieux des habitants perchés. A travers les vitraux qui les éclairent on ne distingue rien à moins de s’approcher beaucoup des verres colorés. La mort est là très mesurée, on entend toujours à d’imprévisibles intervalles une porte qui bat, un pas qui se développe — vers quoi d’autre.? Moi je ressens ce besoin impérieux de devenir une cariatide, un essentiel de pierre qui taira les fuites, passages et sabliers.

… Monter, les marches de marbre si­lencieuses, une résonance entendue par personne, et s’incruster, il y a bien plus de mille immeubles simi­laires dans la ville et leur aspect musical, galbé, oblitère les actes renouvelés, toute aventure se dérou­lera entre ces messages répétés, de pyramides fondues dans des métaux luisants au pied des rampes, lanternes, fresques banales, mythologiques et colorées reproduites pour l’angoissant appel des maisons où les mensonges dans leur blessure ont déjà résonné kyrielles, le marbre éteint, des panneaux obliques, le mouvement des marches, jusque vers les mansardes dont toujours les lucarnes sont cintrées de courbures différentes, bois et pierres sculptés, griffons aux montants, aux linteaux aigles assagies. En bas des escaliers battent des por­tes. Oh, que l’on cesse d’agir, qu’on écoute en elles le passage d’hommes invisibles plus perceptibles ainsi qu'à l’aperçu de leur silhouette, le bruit de leur pas dans l’escalier avoue l’oscillation de cette présence que leur corps dissimule.

Rien, personne, aux vitraux entrebâillés des perspec­tives de chênes, de frênes et d’ormes malades, un chant de merle, des tourelles, des arcades, au loin les si vieilles Vosges où déjà se réjouissaient ceux qui sont morts depuis longtemps.

Ici marches de bois doré ou roux qui craquent en montant et les portes palières se répètent en une monotonie hors d’usage, délivrante; l’immobilité ne m’a pas rassuré d’elle, avalanche, y avait-il quiqu’onques, n’ai-je pas guetté une avance trop lourde, des rires rauques, la rémanence d’un chant, peut-être, sûrement.

Vers quoi monter les escaliers tournent, la clef longue dans la serrure tourne, derrière les portes tapies obscures, harpies du métal des ans, des surprises, de paroles et de mélodies relues plus tard en d’autres gorges qui retrouveront ces plaisirs absolument libres d’un lieu, comme cette existence quelqu’un fredonne les escaliers capitonnés d'écho

Aujourd’hui c’est à cause de tout le temps déjà passé en ces lieux qu'à simplement l’a­percevoir je suis bouleversé.: Hultz se chaloupe au pied de mon immeuble sur le trottoir obscurci, s’arrête à un réverbère, jette le torse en arrière, scrute la lumière. (Hultz a un chapeau, un feutre gris. Sa tête résonne en ce moment autant qu’une plage, vagues et cris de mouettes.)

Certainement il peut suivre un chemin en observant les éclairages le long des rues. Il ne sourit pas, lè­vres serrées comme devant un signe inquiétant. Que voir, que lire, et pourtant c’est ici que tout se passe, pas question d’aller vivre à Côme, ou à Bath, ou à deux kilomètres d’ici.

Ces réverbères qui révèlent les grilles du jardin bota­nique et de l’Observatoire. Fragrances d’un étang, fris­sonnement d’un arbre rempli d'étourneaux.

Je ne vois plus Hultz. Dans un quart d’heure il atteindra son restaurant où il dînera, seul.

Sur les nappes de papier son écriture.

«Moi, je n'écrirais pas comme cela…: «Ce matin me suis rendu à la cafétéria, sept heures et demie, sans m'être rasé, deux filles à la table ovale du milieu. Si vous aviez été avec moi elles auraient essayé de m’amadouer afin de pouvoir vous connaître… Alors moi je suis un autochtone, un imbécile, je peux rester à ma place et continuer de dégorger la Ruhr, pour le garçon je suis un pauvre type.

«Celle de droite.: on voyait ses épaules. Un galbe, j’a­vais envie de toucher… vous imaginez la scène, lui de­mander.: pardon, Mademoiselle, puis-je !

«Ai retrouvé ma voiture au garage; étonnant le prix qu’ils demandent alors qu’ils n’ont pas même lu Mallarmé, ni même Stevenson. Monsieur Weiss le disait bien, on n’a jamais joué de plus sale tour aux alsaciens qu’en les forçant à parler français: cwoin, cwoin, en revenant j’ai bien écouté la femme du professeur et la dame aux angoras qui discutaient interminablement sur mon palier.; elles ont des intonations que je suis parvenu à rendre à peu près au piano, cela donne du jazz… Jamais lu ça nulle part, pas vrai.

Il y a quelques années je ne savais encore rien de cette écriture et je remarquais seulement Hultz lorsqu’il apparaissait sous le berceau des érables de la rue, une ou deux fois par semaine.; mais depuis la fenêtre calme et sombre accrochée dans le ciel je voyais bien plus le haut des arbres que le trottoir et ses passants.

Verticaux les montants des grilles sont unis par deux barres horizontales qui courent parallèles d’un pilastre à l’autre. Ainsi des carreaux rectangulaires encadrent autant d’aspects des jardins; les observer pour les ressentir ne demande pas beaucoup d’efforts ni de cohérence. En parler me semble malheu­reusement plus fade, peut-être simple prétexte pour éta­blir un circuit de signes calligraphiés qui à force de tourner s'élèveraient, en cercles répétés.

L’automne il est vrai amortit les pas, on marche dans un pressoir de couleurs rouges, de dorés, les inciden­ces rasantes du soleil vont-elles soudain murmurer.: n'étais-je pas déjà à cet angle des grilles en 1904, les générations se succèdent, se ressemblent, à des millé­naires d’intervalle croisent leurs mains au dos pour re­garder un vol de migrateurs faire scintiller le soir, sphinx.

Deux barres parallèles, donc, tendues entre les grilles découpent des rectangles de jardin tellement oniriques qu’en franchissant les portes on devient quelque chose comme une image, comme si l’on rêvait de soi-même et l’irréel au contraire semble représenté dans telle succession de peupliers, dans l’agitation d’une haie de buissons. Ce cheval attelé à une carriole de bois; des feuilles tombent par dessus les ridelles et personne ne guide cet équipage en livrées de rouges qui paraît retourner vers les sources des odeurs de mon enfance bien tempérée: fumée de feuilles mortes où le jardinier at­tend la nouvelle charretée à ajouter au feu, ses gestes sont silencieux dans le craquement des brindilles, un lent balancement des bras la remorque bascule, les bran­cards montent, lent balancer du râteau tout s’effondre, humide ou sec et la fumée reprend, accélère vers le haut, dépasse les arbres, les dômes gris de l’Observatoire accordés aux nuages. Accordés aux nuages les cancane­ments des colverts, la douceur des parfums.

En s’approchant depuis l’intérieur du jardin vers les pilastres qui étayent les grilles on les découvre sur cette face feuillus, enlierrés. Le petit muret de soubas­sement a verdi du vert phosphorescent des troncs.

Adossé à ce lierre parmi quelques guêpes alourdies, on voit beaucoup de couleurs en taches d’arbres et de bos­quets, en coupoles gris-tourterelle, en touffes des dernières fleurs les plus violettes et à terre, sous les haies, il y a des nappes de noisettes oubliées.

Les ramures sont assez hautes pour barrer l’horizon, masquer les clochers les plus élevés, pour ne laisser les jardins qu’en contact avec le ciel. Cela encadre de variables nuages pendant que lèvent des senteurs de feuilles fraîches et d’eaux. Quelques frontons d’immeubles dominés en leurs arcs ou flèches par d’ultimes feuillages y transparaissent, quand le vent forçit.

Un grand silence, surtout, ne venant pas d’alentour, au contraire imposé par la forme des frondaisons, fusains, cyprès, éclat de fleurs, silence exhalé par l’immobilité même d’une vie violente.

Les grilles n’ont pas été entrete­nues permettant d’une rouille exceptionnelle la tavelure des métaux noirs et bruns, ridant leurs barreaux de va­gues visibles au soleil levant surtout.

Le cercle est un motif répété dans les grilles, sur les rampes en pierre, quelques sphères sur les toits des pa­lais, puis les dômes astronomiques.; les sentiers eux-mêmes reviendraient-ils sur leurs pas.

Par endroits le métal est rendu mou, ne tient qu'à de petits points friables, cède par plaques en bas des portes, les volutes sommant des grilles tombent quelque­fois. Tellement orange le métal est devenu lichen, va en s’amenuisant, prend la teinte des feuilles entassée qu’Hultz se plaint à présent de devoir dégager lui-même devant son perron.

Les chemins sont dans le jardin en graviers qui s’enter­rent et se noient sous les flaques, la tapisserie des feuilles mortes les recouvre.

Comme souvent à l’approche de l’hiver les rues semblent vides, l’avers des jours apparaît dou­cement, tout acte s’emplit de vie et chaque regard portés aux trottoirs ourlés d’arbres chanteurs s'étonne de la lenteur avec laquelle s'élèvent les jours, en marchant je chantonne et les rares autres aussi.

«Relevez votre col, il gèlera bientôt.

Au dessus des portails je regarde des statues aux visages prophétiques, parfois les eaux de fin d’automne ruissellent le long des surplis de pier­re.; que me rappellent, pressées les unes aux autres, ces statues et leurs bras noués, sous les violences du vent chargé d’odeurs montagnardes ?

image.

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