Langue, tribus, sang…

La grande ville thésaurise. En finançant des musées pour ceux qui, distraction de visiteurs en quête d’identités, y consommeraient des objets en complète contradiction avec l’inattention dont témoignent leurs quotidiens et leurs logis — mais dont l’accumulation en des lieux adaptés feraient… quoi…, hein, quoi de plus au fond que le prolongement, idéal ô combien mais à quel titre et en quel sens, les musées feraient prolongement des propositions alléchantes que les agences de voyage organisent?

Voilà: quelle obscure non-pulsion fait le désintérêt de tant de voyageurs, quand ils sont chez eux, pour les musées de chez eux, pour les œuvres de leur voisine, pour le génie créatif des gens qui les ennuient par leurs préoccupations bizarres, qui les assomment en voulant sans arrêt leur montrer leur dernier dessin, et qu’ils fuient, avouons-le, au quotidien?

Violoncelliste solitaire, Brice Bauer.

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On peut même dire: en quel sens les musées ne seraient qu’un des faux cris de libération articulés pour les agences de voyage, une catharsis strictement temporaire et réversible sans la moindre séquelle, pendant que les gérants d’hôtels, (plus ou moins délicats et raffinés les hôtels), réchauffent des petits déjeuners aussi proches que possible du typique local. Par quel paradoxe le monde clos du Musée peut il drainer les foules, sinon un contre sens absolu implicite au mot même de la vacance? Qu’il y ait triomphe subit de l’oisiveté pour ceux à qui elle est habituellement interdite, n’implique en rien le moindre relâchement des non-questions pragmatiques que la non problématique action du quotidien véhicule sous la forme rituelle de la distraction. Il ne faudrait pas que cesse l’obsession unique d’un remplissage des assiettes — même si soudain le touriste suffoque d’angoisse en croyant découvrir au Metropolitan Muséum de New York l’Assiette-en-soi, inversée en une représentation cosmique de la Création?

La création du Plat du monde. Metropolitan Muséum NY.

Giovanni di Paolo di Grazia, 1398 1482, Sienne, création du monde et bannissement hors d’Eden…

Porcelaine magistrale.

Le gâteau qui pourrait bien faire l’Eden, par Tomi Ungerer en 2018

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Alors que, dès le petit déjeuner, dans l’hôtel de l’agence de voyage qui sournoisement continue de remplir au vrai uniquement les comptes en banque de ses gérants, le touriste avait mastiqué de quoi s’apaiser après, au confort de l’oreiller puis de la télé retrouvée, avoir flairé combien, dans le lit King Size immortalisé par l’immortel Marthaler, combien il était délicieusement loin de l’immarcescible rêve d’Art auquel — tout à l’heure mais juste pour un instant, hein, promis? - il feindrait de s’amarrer.

D’ailleurs dans les musées voyez: le mobilier d’un quotidien, supposé -ou pas — transcendental, s’y propose parfois. L’Ennui du conservateur rentre en conflit avec celui du Visiteur — sous la forme d’une sorte de réfrigération de l’idéal, puisque les émotions, périssables comme la viande, transportent nos pauvres vies tant qu'à la fin elle se glace, épinglée, muséifiée, cendrée malgré et par toutes les Antigone soucieuses d’honorer leurs frères outragés…

Vasconcelos.

Joana Vasconcelos, Mamcs.

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Qu’aux musées l’exposition du frigidaire idéal, accentuerait les risques d’une conversion du touriste rétif, ce serait un peu trop facile. Qu’est ce qui m’a un jour fait tomber les écailles des yeux, depuis quel jour vénitien ai-je senti enfin et peut-être trop, quels mystères tatouaient d’un désir d'œuvrer ces emmerdeurs, mes voisines et mes voisins créatifs?

Le touriste, au quotidien de son retour, recommence systématiquement à fuir ses voisins créatifs, à craindre leur anonymat, à vouloir les expulser de sa cuisine et de son train train.
Plus lui plaît un bon petit polar pour se sentir Ulysse, que la communication extatique d’incompréhensibles questionnements.

D’ailleurs on voit bien, depuis qu’il n’y a plus eu de touristes, pendant quatre mois déjà d'épidémie du virus couronné, devant la cathédrale de Strasbourg, qui est l’Oeuvre centrale de cette bourgade, on comprend bien qu’au fond l’action réelle des foules touristiques grouillant à ses pieds aura été, pas du tout de s’en agrandir, mais d’y tenter des selfies, d’en refuser absolument les solutions multiples qu’elle propose, comme toute œuvre d’art le fait. Comme toute voisine un peu créatrice le fait.
La disparition des touristes pose un problème: comment rêver qu’après la fin de l'épidémie couronnée et donc après leur réapparition, on puisse continuer de lire l'œuvre sans leur bousculade si contradictoire de toute émotion? A part l’autoportrait de Van Gogh, quelle œuvre au monde résiste à l’absence de considération des foules pour autre chose que l’envie d'être ailleurs et de se fuir?
Ah ! Le mouvement qui nous pousse depuis le salon de l’hôtel et ses buffets vers les caisses accueillantes du grand musée n’a peut-être pour but que de permettre aux murs des musées de nous regarder secrètement ?

Envers de l’autoportrait de Van Gogh, Metropolitan.

Au Metropolitan, depuis l’envers d’un autoportrait de Van Gogh.

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Nos estomacs feraient ils vaciller la grandeur généreuse de l’Oeuvre? On serait que gourmands des œuvres, rien que pour s’en foutre plein la panse mentale?

Que non? Mais… quoique… Or la question de savoir si le regard sur les œuvres libère le sujet des limites de son corps par le partage et la culture, ou si le regard, prédateur, désire entasser au coffre fort ses objets — c’est la question invraisemblable de l’emploi du sublime.
Je vais vers le sublime, vers une bananeraie secrète des oasis qui faisait déjà rêver pharaon, et je me retrouve à manger des Picasso comme si c'étaient des glaces. Oasis muséale et boulimie.

Gateaux

Gâteaux

Dégustation de la banana.

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Mais ces trésors culturels qui font s’allonger aux portes de leur exposition des queues impatientes (pas de mauvais esprit), seraient plus cruels à subir qu’une bosse de bossu si ils étaient dans mon salon et que je dusse leur prêter à moi tout seul l’attention, à tous les sens du terme, que leurs portent historiens de l’art et ventes aux enchères.

La générosité fondatrice du regard porté à l’artiste se retournerait en une lourde avidité, paradoxalement proche peut être de l'égoïsme créatif — car quoi de plus égoïste que les auteurs d'œuvres, statistiquement si souvent que c’en est peut-être même structurellement un signe de la créativité ?

Alors bouffer ou visiter, des œuvres égoïstes ou pas, to be or not to be ? Être généreux ou être un solitaire contemplateur d'œuvres de solitaires méditateurs? Le musée fait il la tribu ou le sujet… le banquet ou la gloutonnerie ?

Langue, race et sang concourent, ça c’est sûr, font se voisiner sous le regard des touristes plus ou moins émerveillés oeuvres de l’art cosmopolite et petits conforts gastriques dans le même temps, dans la même pensée, dans la même panse. Le sang qui gicle, les races qui s’autorisent de leurs cultures pour haïr tout ce qui les éloignerait de la guerre, les tribus qui ne disent plus leurs noms, conquises par l’ethnologie. On ne sait plus si par hasard on n’y serait pas, dans ce moment de course au trésor artistique, tous ensemble et tous solitaires, à la fois tous touchés et tous impassibles, tous partagés et homogènes — et pourtant, tous sous le regard du claudo qui fait la manche à l’entrée du Louvre ou du musée des beaux-arts de Budapest: une drôle de tribu, qu’il se dit en nous toisant !

Sauf qu’il y a dans toute société les maîtres et le regard de la misère, s’il nous rappelle que les munitions providentielles du musée ne nous empêchent pas de nous savoir démunis, il ignore que c’est le regard des Invisibles fortunés, si avides d'œuvres en général, qui joue bien le rôle de gouvernail de nos sociétés en guerre !
Et l’ancrage de ceux-là, des fortunés dont l’indifférence à nos existences les dirige, il se fait dans une société donnée, celle dont se fonde leur empire, celle surtout qui a permis leur rapport aux guerres les ayant enrichis, eux qui brutalement peuvent interdire de partage tous les peuples en les précipitant les uns contre les autres, cultivés ou pas, aux conflits interminables de leurs prédations !

Mode de vivre insensé, Street Art, Williamsburg

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NOTES À BENÊTS:

-1.) La tension valorisante des œuvres qu’on va voir dans les musées, se partage donc entre le plébiscite de ses spectateurs gratuits et l’acquisition onéreuse par des mécènes obnubilés par la prépondérance qu’ils ressentent impérieusement, du chiffrage monétaire de chaque désir.

-2.). Si je suis empathiquement bouleversé de sentiments en observant l'œuvre, songeant à l’auteur, l’acquéreur richissime aux ventes est certain, au contraire, de la réversibilité de tout sentiment au regard d’une somme.

-3.) Il désire donc il paie, habeo ergo sum, j’ai donc je suis — et j’ai trop donc on m’hait.


Raoul Hausmann, Hannah, sujet aimé.

Raoul Hausman Vera Broïdo, sujet aimé.

Helwig, Raoul, Véra.

Raoul Hausman, Helwig Mankiewitz, sujet aimé.

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NOTES À BENÊTS.(Suite)
4.). Ceux
qui croient aimer se mettent le portefeuille dans l'œil. S’ils aimaient les œuvres comme les aime Fortuné, ils se seraient comme lui préoccupés de longue date d’accumuler les biens qui seuls permettent de faire du bien — et si on reproche à l’insensible milliardaire la platitude de ses propos bancaires, si on lui fait remarquer que dans l’accumulation du capital l’héritage n’est jamais absent, le pognoneux rationnel se drapera dans l’histoire des races, des tribus et du sang, dont il fera remarquer qu’il y a ceux qui et ceux qui pas, que c’est une logique transmissible de l’histoire de la pensée qui a débouché sur l’histoire de son fric et patati et c’est la longue mélodie des effrontés qui savent bien combien ils doivent leur fortune à l’acceptation soumise des foules.

5). Et les foules c’est moi.

F. Maserel, 1939.

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6). La haine des foules est-elle une nécessité pour les tycoons, faut-il — est-t-il inévitable de — haïr les foules, dès lors qu’on pense habiter l’objet de leur convoitise?

8). Avec d’autant plus de certitude que la valeur des objets est pour pharaon la seule certitude valable au monde puisqu’il a dû jeter au fossé tout partage joyeux de sa propre joie, l’empathie lui étant nécessairement en horreur?

9). Car voilà, étonnamment, la paralysie amoureuse est corollaire de cette certitude des comptables qu’il y aurait réversibilité du désir en argent.
10.). (tout lasse). Et leur refus de toute valeur de l’amour en soi est en même temps, en fait, malheureusement, une critique pas facile à rejeter d’un haussement d'épaules.

-11. (Toux polie) Le désespoir est plus coriace que l’optimisme. Comment croire en l’empathie quand on voit comme les meilleurs amis disent du mal les uns des autres dès qu’ils se séparent?

CONCLUONS DES NOTA.

Résumons opiniâtrement: si j’ai fait de l’argent la magique étude, je peux.
a). Les autres, qui sont la matière première de tout sentiment, ont été depuis quelques milliers d’années la matière première aussi de l'édification de ma somme, de mon éventuel million, de moi-banque: c’est en observant leur désir que je peux en fabriquer l’objet à leur vendre et, comme il sont multiples, je ne peux prétendre à les aimer — tout comme un croque-mort ne peut que feindre poliment la compassion devant tous les deuils qu’il escorte.

A la fin du renvoi je…) Je vais vendre aux autres tout ce qu’ils pensent vouloir… tiens? Pourquoi pas des tickets de musées? Et des petits-déjeuners et des nuitées d’hôtel dans des lits king size et tout ce qu’ils voudront, sans avoir pour eux autre chose qu’une extrême attention à ce qui les moyenne, sans m’intéresser (perte de temps) à ce qui les pourrait différencier, exalter leur identité, raréfier leur forme. Les reconnaître serait le contraire de la recherche de ce qu’ils achèteront massivement. Ne plus voir en eux que mes billets de banque: et il ne verront plus en moi que le plus fortuné donc celui qui détient toutes les clefs de tous leurs rêves. Ils me parleront avec un respect grotesque qui me les rendra haïssables car j’y lirais, en vrai, leur désir de m'éliminer pour me piquer les clefs de leur bonheur.

Malédiction à Lisbòa.

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Post scription superfétatoire). La passion quasi systématique des pharaons actuels pour l’art, leurs toquades vis à vis du marché d'œuvres qui ne seraient rien sans le sentiment, ce salaire du plaisir empathique qui précisément leur échappe — quasi nécessairement car sinon ils seraient ruinés instantanément — pendant qu’ils se portent acquéreurs des travaux d’autrui, n’est pas toujours simplement le fruit d’une obsession pour un placement supplémentaire — leurs sentiments naissent devant l’art comme de vrais sentiments naissent devant l’autre, mais eux frissonnent pour les artefacts, jouissent par avance d’acquérir des objets issus de la main et de la pensée humaine, parce que l’auteur peut en être détaché. De leur auteur ils se sentent libérés afin d’avoir de ses œuvres plaisir solitaire, un peu comme au bordel les clients, seuls avec l’organe de leur jouir, mais se raccrochant à l’idée qu’ils en ont eu pour leur argent.

Tentation à Lisbõa, banquet et pieds de table

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LA MAMAN ET LA PUTAIN.

S’impose alors l’inutilité pour pharaon, de toute reconnaissance.

— b) car un certain nombre des pires monstres souvent mettent en scène l’amour dans lequel ils se tiennent pour leur maman.

La reconnaissance ne peut être chez pharaon que d’une dette pas d’un être. Je vous dois tant et tant parce que vous êtes Picasso ou parce que je suis pique-assiette. Si vous avez de la reconnaissance pour ce que vous pensez que je vous ai donné j’y verrai l’occasion de vous faire payer un petit plus.

Le sentiment de reconnaissance encombre le financier, sauf quand il s’en sert pour augmenter son gain.

Souterrain, place de la gare, Strasbourg. Un décor sous Catherine Trautmann, disparu depuis…

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Pourquoi le terme «reconnaissance"se partage t il entre l’idée de gratitude et l’idée de légitimation ?

Je vous reconnais. Je vous suis reconnaissant.

Tout reconnu nu.

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Et à l’opposé de la reconnaissance: la confusion. La possession n’a pas toujours été symbolisée par l’argent, je possédais quand j'étais l’humain préhistorique, le point d’eau, alors tout le monde ne venait à moi que pour boire. Avais-je la clef de la source, je devinais quel besoin forcerait chacun à ne regarder vers moi que pour la clef -et j’en viendrais à douter de l’eau.

Comme, détenant l’argent, j’en viendrais à douter du désir. Érodé par toute cette science des regards du besoin, je n’aurais plus d’yeux que pour les sans-besoins, les propriétaires de l’oasis voisine, me posant la question du mystère absolu de nos concurrences jusqu'à la guerre. Sans me poser plus jamais la question de quoi désirer dans l’amour.

L’Oasis des enfants surdoués.

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Depuis que les trésors existent, depuis Sumer et sa bufflonne sacrée qui nous attend au Metropolitan Muséum comme elle attendait dans quelque temple au sommet d’une ziqurat, qu’un peuple soit fondé dans le sang d’une tribu rassemblée autour de la fascination qu’elle exerce? La bufflonne, Ninlil, tient un gobelet d’argent au Met., et elle offre l’idée mélangée de l’argent précieux et du verre à boire, le concept mêlé de la viande de bœuf et du sacré appétit qui n’a dû venir et ne vient toujours qu’aux prêtres suffisamment honorés par leurs ouailles pour convoquer les maîtres à leurs autels. Elle dit l’aveuglement nécessaire aux meurtres guerriers qui enchevêtraient, pêle-mêle, la vocifération des états-majors en rut atomique, la souplesse obséquieuses des soumis de la foule, la justification persistante d’une logorrhée médiatique venue se substituer efficacement aux chants des clergés… Mais, gardée depuis des milliers d’années, la timbale sacré des prêtres d’Uruk et de Chaldéens, rutile encore dans les couloirs de la métropole banquière au long passé esclavagiste, à un petit jet de promenade de Wall Street:

Bufflonne sacrée !

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Am I not a man and a brother? (Musée de Brooklyn)

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GUERRIERS :file de droite MEMBRES DU CLERGÉ : ne faites pas la queue.PAYSANS: le musée est fermé.

Car si le dix-huitième siècle a rajouté à la tripartition «soldat -prêtre-paysan» que Dumézil soupçonnait à toute l’aire indo européenne, les catégories surprenantes «industriel et parlementaire», on retrouve en nous même la persistance des trois fonctions: suis-je plutôt paysan ou soldat quand je vote pour l’ultra libéralisme impitoyable de la plupart des industriels, suis-je plutôt curé quand je m’attendris des propositions généreuses de la gauche… Les maîtres, systématiquement guerriers…

Quelques années après l’apparition révolutionnaire de ces parlementaires et du parlement en France, on vit un peintre de science-fiction, Hubert Robert redevenir conservateur d’un musée dont il avait adoré déjà le représenter en ruines — et il se chargea d’ouvrir radicalement au public les collections nationales. Est-ce un détail, s’il fut hanté par le futur de ruine du palais qu’il administra peu après sa sortie des prisons de la jeune république, allégorisant colonnades et pyramides comme les vanités d’un tour nouveau?

Brooklyn, ruines, sans futur antique, sans Hubert Robert, sans vaches, sans bergères..

Château Brooklyn

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La préfiguration d’un Metropolitan Museum où viendraient paître les troupeaux de bergères d’un antique futur, par l’employé de la Muse Démocratique que serait un Hubert Robert contemporain, ferait un hommage plein d’espoir aux éternelles traces du génie, mais trahirait aussi une jubilation ethnologique, remployant ce qui fut, en faisant son sel, son piment et son pigment.

Rome, reviens, que je démaquille les orgueils de l’aujourd’hui. Moi, petit peintre, je vous dis vos ruines mais c’est en affirmant l'éternité de ceux que vous employez, les créatifs aujourd’hui asservis par les outils numériques et donc bancaires dont aucune ruine ne laissera paître aucun troupeau de vache ni vibrer le corps transcendantal d’aucune bergère du futur…

Mais qu’est ce qui en nous, du soldat, du paysan ou du prêtre (je devrais dire de la guerrière, de la paysanne ou de la prêtresse) se réveille pourtant, se réveille malgré tout quand il y a traversée du musée, de l’Oeuvre, de la métamorphose intérieure provoquée par un partage du génie?

Les maîtres de la langue, de la race et du sang, circulent bien entendu dans leurs capitales et, avec plus ou moins de plaisir selon que ça leur rapporte ou pas, considèrent les bus ou les limousines en train de transporter vers les musées qu’ils considèrent comme points précis de leur propre territoire de domination, les désœuvrés temporaires de la vacance. Ils toisent notre incapacité à acquérir les œuvres dont sans cesse pourtant c’est une concurrence entre leur mécénat et nos plébiscites qui établit la Valeur.

Frick muséum

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Ils détiennent les îles fortunées, ils possèdent mieux que leurs voisins ou sujets, l’héritage du pays que les voyageurs visitent et de la ville — que toutes les autres classes sociales revendiquent comme un chez-soi pourtant, au moins s’ils en sont bannis un jour !

Louis Lozowick, Strike. 1892(Ludinovka, Ukraine)-1973 (South Orange, New Jersey)(Whitney Muséum)

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Car les pauvres qui ne sont pas les maîtres, combien l'évoquent-ils, leur ville abandonnée où ils avaient été si pauvres qu’ils avaient dû la quitter, ils l'évoquent, une fois émigrés, et avec un regret terrible du goût qu’elle avait.

Les soumis de la langue, par leur classe ou leur sang, ne savent parfois même pas l’existence des musées, y verraient d’abord comme obscénité le reflet de la double usure au double sens du terme dont leur fuite a été un des paramètres supplémentaires. Usés, par le souvenir de l’indifférence de la ville abandonnique qu’ils abandonnèrent, et ruinés assez pour avoir du s’enfuir.

Ce qui fait sens pour leur maître, le prix — pharamineux ! Dix mille ans de salaire !- des rouleaux de peinture chinoise ou du Picasso suspendu en haut de l’escalier, leur ferait mal au cul, et ils verraient usure, vol, escroquerie, là où leur ministre de la culture sait avoir fait un bon calcul quant au rapport entre le capital de l’Etat et la dette qui s’en fiche, et là précisément où, quand j’arrive au musée, mon émotion soudain maximale me fait basculer dans l’autre monde par le génie d’un artiste qui trahissait, en devenant une icône planétaire, sa langue, sa race et son sang — je m’en fous, je bascule dans l’aveuglement, l'éblouissement et la révélation d’un moi-même qui devient dans cette catharsis enfin moi et croit se contreficher des maîtres, de l’histoire de la civilisation, de la tribu qui m’héberge sans dire son nom de tribu…

Brooklyn

Naqada Ila, 3500−3400 a J.C., trouvée à El Ma’mariya.

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Et me rejoint d’un uppercut au creux de l’amour qui nous agglutine, enfarinés d'émerveillement, dans les salles bondées du musée…

Plus les villes sont orgueilleuses et plus leurs faubourgs sont pleins de ceux qui les rejoignent sans songer une seconde à leurs musées, (les tibétaines mendiant à Shangaï et les porto ricains du Bronx, enfin pas Alexia Occasio-Cortez !) - ceux dont La précarité a permis à quelques cinéastes new-yorkais ont su faire, précisément, un chef-d'œuvre d’ambiance vidéaste).

Je les ai vu arriver pourtant à ma consultation, les émigro-immigrants, et ils savaient encore quelle envie avait été l’envie qui les avait fait partir de chez eux, de Lagos un beau jour, suivant le maquereau ou de Bangalore pour la petite annonce d’un jour meilleur.

Brooklyn. Boris Anisfeld, russe, 1879−1973, nuages sur la Mer Noire, Crimée. Musée de Brooklyn.

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J’ai vu leur enfant qui les a entendu longtemps parler une langue que personne ne parlait vraiment à l'école où il allait … à part tous les enfants qui avaient les mêmes parents que lui, mais si rarement les professeurs…

Les professeurs dont les voyages l'été mènent rarement (ça arrive c’est exceptionnel, hein) aux lieux pourris que fuient les prolétariats du monde entier, sans en avoir trahi ni la langue pourtant, ni la race ni le sang.

Et j’ai essayé d’apprendre quelques mots des langues éloignées pour dire non et raccrocher l’enfant à mes petites icônes à moi, mes Mozart et mes George de la Tour et Venise et la flèche de la cathédrale, qu’elle dise bonjour en tchétchène et en ourdou, ou en Wolof et en chinois.

Et mes voisins, mes semblables, les trésors des musées les intéressent moins, au fond, que les résultats de leur gamin à l'école, de leur entreprise, de leur loto, de leur équipe de foot favorite ou de leurs derniers examens de santé.Encore que leur mort devient vite aussi clandestine que possible dans nos pays de la sécurité apparente…

A moins de croiser un artiste célèbre dont seule nous fait frétiller la célèbrité et, si on l’avait un jour vu s’envoler vers les phares du Concept, quand il était encore gamin, le futur génie, seul nous aura fait frétiller un petit sentiment de jalousie pour la façon dont il nous aurait paru alors trahir la langue, la race et le sang.

Sans que nous y comprenions rien.

A part son compte en banque que nous imaginerons à la taille du trou qui nous sert de désir.Le trou-matisme qui fait les bons fantasmes.

Ce qu’on appelle aussi un trou c’est ce lieu qu’on a quitté, l’endroit où on n’allait pas au musée, d’où l’on est parvenu à s’enfuir vers le lieu frétillant, tout rempli d’artistes, de galeries et de musées.

Qu’on soit en vacances ou qu’on ait émigré, voilà ce lieu où les carrières font se précipiter tous les vertiges d’amours passionnées pour les grands fauves alanguis du succès imaginaire, ceux qui ont réussi à l'école, ceux dont l’entreprise à pulvérisé la Bourse, ceux dont les jambes musclées ont fait hurler les foules au stade, ou bien ceux qui sont simplement venus fêter là leur santé insolente dans les bras éphémères des tables branchées où les gros salaires se métamorphosent en vieux vins et en tournedos Rossini.

Là les peuples se transportent, visiteurs ou émigrés.
Ils testent aux villes du succès leur capacité à se plier aux modernités successives. Les touristes qui sont la pointe d’une métamorphose des peuples, observent le temps d’une visite à quelle ficelle, agités comme des pantins, ils doivent résister en opposant leur inattention et la digestion béate de leur petit déjeuner. Combien de fois peut on leur faire tirer avant qu’ils rentrent chez eux, une révérence devant les nouveaux maîtres qu’incarnent d’autres sacrés cachés dans toute œuvre, d’autres syncrétismes religieux qui s’y proclament vérités neuves? Sentent-ils quel sacrifice chaque génération d’artiste promet à la suivante sans promesse aucune quant à la langue, à la race et au sang encore moins, pour ne pas trop parler du sperme…

Pour ce qui est de ceux qui émigrent, discrets quant aux désirs, arrêtés dans la dimension du besoin, pour survivre sans agence de voyage, au minimum s’imposent-ils d'être discrets dans les rues, la discrétion surtout quant au désir étant habituelle tant que le sans-papier ne s’est pas encore habitué à attraper au manège le pompon de la légitimité, les œuvres d’art cachées dans une langue, et les musées.

S’ils savaient ! Qu’un jour il y eut un abbé dont le nom était Saint-Non.

L’abbé de Saint-Non pendant son voyage ruineux en Italie, qu'elle est belle, la faillite de l’enthousiasme!

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Qui fut si ébloui par des artistes encore sans renom, quand voyageant avec eux il les vit au quotidien dessiner l’Italie, qu’il décida de publier leurs dessins et qu’il en fut ruiné. Nom de non. Fragonard et Hubert Robert voyageaient avec Saint-Non, qui d’un seul livre se ruina sans y gagner aucun renom… Pour sûr l’ivrognesse et le poivrot, entendant l’histoire de l’Abbé de Saint-Non et de sa ruine, ils s’en foutraient et se demanderaient juste au nom de quoi l’amour d’un tableau pourrait faire perdre un seul picaillon avec lequel ils préfèreraient continuer de perdre la tête en achetant du picrate, du bourre-pif, du jaja et du tord-boyau.

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Le trou-matisme

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Mon rêve cette nuit.(rêve fait pendant que je commençais à rédiger ce texte)

Un grand avocat de la grande ville me disait dans mon rêve cette nuit, et j'étais drôlement jaloux de l'étendue de ses connaissances, que le droit d’asile posait par sa réception parmi certains grands peuples de l’Afrique, un problème majeur.

Pourquoi immédiatement après avais-je l’image d’un musée dispendieux que la grande ville commençait d’installer sur de vastes ponts en face de ses palais, sous la forme d’abord de voies ferrées brillantes où couraient de dispendieux châssis pour Bugattis ferroviaires, puis de petites salles où sur des cintres des machines testaient l'élasticité de différentes pièces textiles en annonçant leur coefficient de répliques du repliage après une traction unique de la ficelle qui en pendait???

Le pont l’odyssée des clichés.

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Et pourquoi aussitôt le rêve revenait à la notion d’usure, de l’usure de certains grands peuples de l’Afrique qui, prononçait mon rêve, avaient pour certains été plus abîmés par leur histoire propre que par la traversée du dix neuvième siècle?

Et pourquoi la construction du rêve faisait elle de moi un autochtone du trou provincial, Strasbourg, cependant que l’amie de l’avocat métropolite parisien m’avouait qu’elle n’avait pas franchement de temps à m’accorder, qu’elle était tributaire d’un lien autrement plus fort, avec l’amant qui l’attendait a l’hôtel, qu’il fallait quand même que je prenne conscience de la nature facultative pour elle de sa rencontre, furtive et dédaigneuse, avec moi, l’autochtone du trou?

Avec elle mon rêve avait exploré la question qu’elle me posait, sur un créatif autochtone, A., dont je me dis souvent combien le cadavre seul sera milliardaire. (Voir son site incroyable sous delcaflor)

Elle en parlait avec une distance méprisante, comme si son sens de l’amitié vraie était fatigué de ces médiocrités anciennes, des fausses amitiés autochtones qu’elle avait fuies jadis en quittant le petit trou strasbourgeois.

Pour rejoindre l’Artiste Reconnu de la Métropole dont seule l’amitié m’a garanti quelques temps sa curiosité.

Or, devenir une icône pour atteindre à l’immortalité, c’est la pression et la dette qui oppressaient l’enfant de génie, maintenant voyez, ses œuvres partout ! Une icône immortelle, suspendue dans les musées dispendieux, à l’insu de ceux qui crèvent la bouche ouverte, dans l’usure du capital de l’Etat, pour le jouir des braves gens comme moi.

Brooklyn

Brooklyn

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L’enfant plein de mémoire comme un musée.(Avant sa gloire l’enfant créatif comme un futur Dumézil, un futur Hubert Robert, un futur Saint-Non)

Il a joué si tôt, l’enfant génial, il a joué si précocément avec le jouir des grands, les muses, que personne n’y comprenait rien et qu’il inquiétait ses parents… Dans quoi était il si précoce?

L’enfant qui se souvenait de toutes les chansons qu’il voulait.

En regardant l’enfant prodigieusement mnésique qui joue en me chantant du haut de ses sept ans plus de cent textes de Bobby Lapointe et de Henri Salvador, je le vois se tordre de rire sur le plancher en faisant s’entrechoquer, pendant que nous dînons sagement, tous les fragments sémantiques qui, contrairement au corps des adultes, ne sont menacés d’aucune morbidité et n’aggrandiront pas d’angoisse le regard de sa maman.

Les textes des chanteurs, il les fait virer comme dans un combat d’avions à réaction, et il se filme en train de les chanter puis les rechante en regardant l’image de lui-même en train de les chanter. (comme Dumézil, qui lisait l’Ennéade dans le texte à neuf ans)

Toutes les œuvres s’entrechoquent, loin du music hall qui drainerait les foules de touristes admiratifs en même temps que les immigrés soudain soulagés de toute leur misérable journée sans boulot et aussi les grands maîtres de la métropole, soucieux de goûter à la pointe extrême du jouir, et puis moi, dans l’hypothèse hasardeuse où quelqu’un m’aurait dit d’y aller voir parce qu’il y aurait là de l’Art, du sublime, du philosophique.

Brooklyn

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Et lui l’enfant qui subsume toute la pointe d’une dette de la langue, de la race et du sang, il se rêve d’ailleurs star, c’est un vrai gosse, il se prépare des pochettes de disques où sa photo remplace celle de Bobby Lapointe.

D’un coup de reins sur le plancher à côté de notre table, il quitte l’usure des grandes tribus. Et aucun musée ne concertera dans le fantasme d’aucun conservateur l’usure d’un État soucieux d’accumuler le capital des petits génies comme lui pour faire travailler les hôteliers de la grande ville aux fourneaux des petits déjeuners préparés par les venus d’ailleurs dans la misère crasse de leur besoin interdit de désir.

D’un coup de reins il éclate de rire sur le plancher en faisant donner «le papa du papa du piou piou» (Bobby Lapointe) contre «a la mi-août». (Henri Salvador, dit il, mais je ne trouve pas trace de ce chanteur dans cette chanson)

Moi il faudra que j’aille surfer sur Wikipedia pour noter les deux chefs d'œuvre affrontés dans sa mémoire d’enfant effronté, et que je n’arriverai jamais à apprendre par cœur.

Le papa du papa du papa de mon papa

Etait un petit pioupiou

La maman du papa du papa de mon papa,

Ell´, ell´ était nounou

Lui son nom, c´était Aimé Dépèch´

Et elle s´appelait Amélie Vite

Et attendez, attendez vous allez voir la suite…

Le papa du papa du papa de mon papa

S´affolait pour les mollets

D´la maman du papa du papa de mon papa,

Qui rêvait de convoler

Quand Aimé lutinait les jolis

Mollets moulés de la molle Amélie

Ell´ frétillait, tortillait comm´ l´anguille alanguie

Et de fil en aiguill´ il est arrivé ce que vous pensez

Aimé a pris d´assaut les faveurs qu´Amélie voulait

lui refuser

Mais l´papa du papa du papa de mon papa

A dit: «J´suis pas un pourceau

J´voudrais pas qu´à cause d´un faux pas un´ fill´

tombat

Dans l´opprob´ du ruisseau

J´vas d´ce pas demander à son papa

La main de la belle Amélie Vite

Qui de ce fait va devenir Amélie Dépêche

Et leur fils, le papa du papa de mon papa

Qu´on nomma: Yvan Dépêche

Eut pour fils mon grand´papa Guilo qui était

un saint

C´était Saint Guilo Dépêch´

Qui en bégayant eut trois jumeaux:

Mon papa, mon tonton Dédé Dépêche

Et ma tata qui s´appell´ Dépêch Al-Aline