Vers chez Büchner

unnamedOn m’a dit qu’ailleurs les gens étaient plus gais. (Écrit en août 1978, lors d’un travail comme veilleur de nuit à la clinique chirurgicale B. Non loin de la faculté de médecine que Büchner, tous près de mes aïeux, hantait.)

Cela ne m'étonnerait pas puisqu’ici, dans la nuit, c’est monstrueux, la fatigue alourdit les traits de cernes et d’hostilité, quand leur couleur tourne au bleu certains essaient de dormir, se retournent continûment jusqu'à se relever, écœurés.

Les seuls sourires que j’aie pu apercevoir.: à minuit, devant les assiettes des veilleuses.

Au même moment quelque part dans un village plus poétique un boulanger enfourne. Sa cave n’est éclairée qu’au feu, il y a un grand soupirail.

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Quand j’y pense disparaît ma nuit d’infirmier à l’hôpital. Mais il n’y a pas ici de croûtes dorées, craquantes, rien ne lève, rien ne sent bon, on recueille les fins, des quignons d’existence.; sur les collines il y a beaucoup de lune.: les arbres dansent et crient les animaux, on doit entendre en ce moment précis aboyer les chevreuils. En mille places.

Ma nuit de veille se prolonge et bute sur les imaginaires bosses des heures successives englouties de plus en plus par ma fatigue.

Dans une grange, à cette heure.? Plus de bruit. Sauf les poules qui donnent un petit son de tissu froissé, au fond, derrière les meules où j’ai souvent dormi, enfoui.

Il n’est pas un seul bateau pour sortir de cette nuit de travail aux hôpitaux fièrement, comme on ferait d’un port au gré d’une marée qui se lèverait, car en quittant la nuit les seuls bateaux présents à ma pensée s’enfoncent lentement dans la mer du sommeil de la raison.

Celui qui parviendrait existe pourtant dans quelques désirs sereins éparpillés sur la route de ma nuit salariée — il est léger, on le voit danser sur l’eau, mené par des rênes très fines et non par une barre.

Si le capitaine s’en réveillait maintenant, jovial et beau et explosif, peut-être sortirais-je de ma misère clinique sans peine.

Je suis trop faible pour soutenir l’image d’un tel vaisseau.

Ouvrir doucement la porte des pièces tièdes mais personne n’a eu la force d’y graver les inscriptions funéraires.

Il n’y a plus de rituel si ce n’est une vague toilette, et la descente vers des chambres emplies de cadavres.

Images d’un enfer calme et sans illusion.

Dehors les maisons s'étagent.

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Dans la nuit, surtout, on devine que leurs cubes et leurs rectangles, que leurs lignes de lumière et d’obscurité, doivent s'étendre très loin le ciel en a pris une couleur rougeâtre.

Certains arbres sont éclairés la nuit par des projecteurs ou des lampadaires livides. On les voit ainsi du dessous, tuberculeux, moites, incapables du moindre geste pour briser les lumières incongrues d’une nuit en ville.

Quand il pleut beaucoup, néanmoins, ils parviennent à tisser une toile d’araignée autour des réverbères les plus petits, toute en lumière et en gouttes d’eau.

Le jour ils me sembleront fatigués de çes nuits irréelles, qu’ils passent dans un extérieur dont les tempêtes électriques sont inextinguibles et soulignées d’un flux incessant d’automobiles et de poids lourds.

Des cloches résonnent encore dans la ville. Qui appelleraient-t-elles, et à quelles prières.?

Plus d’angélus, ni le matin ni le soir, et plus de paysans pour les écouter; se penchent l’une vers l’autre deux barrières de la voierie. Sans amour, probablement.

Douleur. Celle-ci est encore libre qui arrache souvent des cris aux malades mais je ne sais pas de quoi ces cris nous préviennent. Douleurs violentes qui prennent le dessus de la tête puis écrasent les consciences en des oreillers de plus en plus mous et pourtant de plus en plus inconfortables. Douleurs lointaines, des jambes, qui remontent ou présagent de l’intolérable adieu d’un membre. Amputations — moindre vie — mort approchante.

Voici les tables de la loi.

La loi est couchée sur un plateau à roulettes, métallique et blanc, seringues, aiguilles, éprouvettes.

La loi de ma tournée d’infirmier qui voudrait dormir la loi de leurs regards brisés quand ils me voient surgir. Pots, tables de nuit métalliques et blanches, couloirs, couloirs, radios noires et néons. Liquides incolores dans des ampoules et peur des coupures oh oui peur des coupures, des piqûres.

Jusqu’où va la nuit jusqu’où.?

être contraint d’y demeurer — loin des arbres de la pluie, et aussi loin du sommeil.

Sonnettes, pas dans les couloirs, des tonnes d’ampoules de verre minuscules tombent à terre depuis un chariot métallique et blanc et elles se fracassent contre le courant fragile des veines et des artères pleines de sang de toute une humanité qui s’effondre, de toute une génération d’enfants et de vieillards, la sonnette grinçe à nouveau, jusqu’aux portes de mon cœur adolescent qui risquent de s’effondrer tellement la laideur de la sonnette est dangereuse, sa stridence un scalpel — les portes se ferment et s’ouvrent automatiquement, aucune conscience ne s’assoupira dans les chambres de la maladie avant piqûres, prise de sang et crachats.

Car dans les lits métalliques et blancs (c'est la Loi) il y a des humains, tous en pyjamas blancs, nourris depuis un centre certainement, qui me dépasse et va bien plus loin que tous les couloirs de tous les établissements de mort du monde, un centre générateur d’ordres précis, destins jadis et dorénavant, dans l’hôpital, simples chronologies des valves — ouvert, fermé, ouvert, fermé - des tubulures et des conduits transparents d’où s'échappent en saccades ou au goutte à goutte les liquides, à présent jaunâtre, de l’intelligence nocturne. Du monde éteint, carrousels des systèmes, des savoirs, mécanisme hydraulique lors de ma pression entre pouce et index pendant la tournée des piqûres, un liquide d’information quitte les sphères, métalliques et blanches, du mobilier d'état et du personnel en blouses protectrices, pour rejoindre la masse tiède et damnée, arrondie, du corps d’un malade terriblement fiévreux.

Sa respiration s’est alentie depuis quelques jours que je suis de veille, mais elle conserve un rythme et c’est par saccades qu’il essaie d’arracher la tubulure de perfusion et c’est une reptation amorcée à intervalles réguliers depuis le premier Serpent vers la mort ou le silence. Arrachera a mon attention ce qu’il a voulu dire un jour et dont même le mouvement de sa mâchoire ne garde qu’une trace de serpent tueur.

La pluie tombe.

Les troncs verdissent.

Je n’ai que faire de dire.

Nuages alourdis de promesses: l’eau avance, bien au-dessus des fontaines, en rappel des mousses gorgées et qui encore semblent attendre la pluie des gouttes, l’eau si proche.

Creux des pensées, jardins, prairies, gazons d’altitudes.

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